L'ECROULOIR (d'après un dessin d'Antonin Artaud).







      Les dessins inviolables
je les ai trouvés.
J’ai trouvé leur place de tolérance.
Ce n’était pas encore la réserve, le dépôt, mais l’antichambre d’un rejet.
Croyant racheter leur traîtrise, ceux qui ont mis là les moutons noirs n’ont inventé pour eux 
qu’un sas à dépérir, une succion livide.
Ils auraient mieux fait de jeter l’isolé, d’abréger sa solitude de héros parmi les lourdes vaches, 
les christs invraisemblables et la cuite d’enfant gâté du « nouvel art ».
Je ne l’ai jamais vue autrement la flammèche écroulée, toujours fourrée à l’ombre des musées. 
Toujours fumante d’une fierté dans le désastre.

J’ai connu des salles envahies du mérite d’une seule œuvre, généralement petite, 
et le malaise né du déséquilibre des forces, plus précisément le déséquilibre nié, 
et l’alignement des œuvres sur un pied d’égalité artificiel. J’ai vu l’œuvre isolée 
tenir tête aux pelletées globuleuses des yeux posés sur elles.
Mais ici
TOUT LE MUSEE SE DEGRISE.
Du grand bois sombre de derrière la tête,
d’une ruée d’arbres dont l’homme semble l’après coup
un dessin est venu.
      Monde du sang qui tremble, nous avions raison 
      de souffrir ton absence.


Ici, avec ce dessin qui invente à lui seul un musée de l’homme
la chasse racée a coupé ses bases.
Ce n’est que du cœur,
c’est le style fauché de l’incontrôlable, 
       l’éclatement des noblesses faméliques,
         la perforation de lointain où le cœur s’en va battre 
        et se battre. 
        

Ni murs ni étiages, plus rien de porteur, l’espoir d’aigle dont rien ne crève 
ouvre la blancheur des visages.
Artaud fait sauter les rôles. Les rôles phare descendent dans leurs hommes. 
Leurs stigmates sans échappatoire.
J’en oublie la main d’œuvre, les circonstances, car ce dessin me prend tel que j’aime 
et ne veut pas de mes scrutations.
L’atelier, les cheveux en bataille, l’œil aigu, la retouche fine, tout devient la matière égale 
d’un cœur en trombe.
Il y a bien sûr des identités, des figures, mais en même temps, le dessin n’a pas 
cet encrassement posthume des œuvres graphiques parce qu’Artaud a su retenir 
l’hypnose qu’il y a à dessiner des hommes, des maisons, des forêts.
Le peintre, ses dessins roulent la même permission d’asile, les mêmes yeux agrandis de tristesse, 
le même éraillement, la même douceur écumante.

Avant même le visage reconnu d’Artaud nous empoigne à vie ce tambour de vision frappée
où les yeux sont seuls.


      Nous y sommes aux yeux seigneurs du visage.


(Premières lignes de l'écrouloir)

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Ils ont dit de l'Ecrouloir - extraits de lettres.



Cher Nicolas, tu es rapide comme la foudre - j'allais t'écrire un mot - ton poème est magnifique - ton geste d'une noblesse incroyable - D'une justesse sidérante de tout instant - Ce dessin tu le fais vivre, tu l'animes ainsi qu'Artaud fait vivre les tableaux de Van gogh - Il faut croire oui que ton cœur est dans tes yeux, une anatomie enfin poétique - Ce dessin que j'avais déjà vu bien sûr - bien sûr que je ne l'avais pas vu - avec ce qu'il peut avoir de rebutant et qui fait peur tu en relèves pour moi tout l’insoupçonné, ...l'Afrique, la ville, le rationnement - Ruth et certainement Desnos, - "je reverrai Desnos" ecrit-il à sa veuve. MERCI infiniment - mai da zena o zono o non non au pas d'azan –



Virginie Di Ricci



 
Cher Nicolas Rozier

Un grand merci pour l’exemplaire de L’écrouloir dédicacé et de votre lettre que je viens de recevoir. Je trouve que c’est un très bel ensemble d’AMOUR-PASSION pour Antonin Artaud avec beaucoup de passages particulièrement brûlants et tendus à l’extrème qui me touchent. Comme ces fulgurances : "A la plaie accélérée du verbe/ Il faut le contraste blanc et noir du visage des cris."ou "Sans oublier l’infime détraquement inquiet qui fait, d’un visage rare, le devancier de son âme."ou encore "On dirait le lit de mort des mots."Je trouve aussi très émouvant - dans ce débordement-même du dessin et qui tient- votre idée d’y avoir associé Ruth Kronenberg aux FILLES d’Artaud ainsi que la présence de Jacques Prevel, notamment par cette phrase définitive :"C’est que l’ami Prevel avait au coeur cette bouillie d’étoiles écrasées dont personne n’a voulu, autant dire un saignement sans solution au milieu de la vie." Phrase où se révèle tout le scandale tragique de ce non-monde... …/… J’aime beaucoup votre amour-passion pour Artaud et admire ce que vous écrivez - ici encore - en arrachements vrais à son propos, car je sais qu’il est extrèmement difficile d’écrire quelque chose qui tienne face à son oeuvre... Amitiés

José Galdo

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Cher Nicolas,
.../...
j’ai lu dans l’après-midi votre écrouloir où, passé un temps de latence, dû à votre phrase qui rocaille, mais c’est voulu, et qui va pêcher bien loin d’un mot un autre mot pour, sinon rebondir, au moins ne pas s’effondrer dans un mutisme toujours au bord de survenir. Après un temps de moraines, ou d’accoutumance, le sentier file plus vite, j’ai beaucoup aimé la seconde partie, celle des visages, celle de Prevel, à propos duquel, en effet, nous sommes proches.

amitiés

Christian Dufourquet
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Je me suis pour ma part arrêté d’essayer de produire quelque chose d’intelligent à propos de votre admirable et étonnant Ecrouloir, relu trois fois, et qui mériterait, en guise de critique pertinente qu’on le cite intégralement – tant ici aussi la pénétration de votre regard met à nu, de la page qu’on lit à celle dont vous ne cessez de revenir, ce dessin au crayon d’Artaud, chaque fibule et l’inerve en nous. En vous lisant pour la troisième fois, j’ai fini par me dire que vous aviez probablement rendu Artaud à ce qu’il a toujours cherché. Il y a de l’aleph dans votre vision.
Amitiés.


Serge Rivron
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Cher Nicolas,

J’ai admiré ton Ecrouloir, à vrai dire plus proche de la catapultation que de l’éboulis. C’est du tout meilleur Rozier, la poigne en liberté et en beauté, tordant le cou aux visions de basse acuité, médiocres, ne dépassant guère la poussive observation des gisants, et qui doivent se hausser du goitre à chaque fois qu’en vain elles s’essaient à des scrutations plus osées, de l’ordre des abyssales. En raison de mes problèmes respiratoires, j’ai seulement souffert à la lecture, ici et là, de ce qui apparaissait comme une trop dense concentration de trouvailles, de bonheurs poétiques, tenues serrées l’une contre l’autre, par un faste de la dureté d’un sertissage, la rutilance n’étant pas en reste. C’est ce que j’appelle l’effet « Venise….La ville exagère en multipliant ses points de vue sur l’indicible. Mon regard ne s’en sort, là-bas, qu’en se posant longuement sur une ou deux pierres, pas plus. Cela suffit, parfois, pour qu’il entraîne à sa suite, un échevellement de splendeurs jusque-là obscures, ou inatteignables. C’est ce que je fais avec ton livre, mais dans ce cas précis, c’est uniquement à cause de mes difficultés respiratoires. J’ai dû clairsemer ma lecture, l’aérer, la fouetter, dans le sens de l’impesanteur. Un instant tu m’avais coupé le souffle, pourtant déjà bien ahanant. Maintenant,j’en prends plein les poumons de ton écrouloir. Et c’est délicieux, merci. A toi et à Sabine

Cordialement,

Marcel (Moreau)



C’est une arche de véhémence, votre écrouloir.

Bernard Noël



.../...« Je n’ai que de l’amour pour les yeux d’assassiné vivant dont Artaud déborde des archives »…Cette phrase-là, bien sûr, je ne la choisis pas au hasard. Elle me semble exemplaire de la démarche qui est la vôtre à travers l’Ecrouloir. Je me dis souvent qu’il est impossible d’écrire à propos d’Artaud, mais vous nous faites entrer à l’intérieur même du mouvement qui anima l’auteur du Pèse-Nerfs, par exemple, avec les mots qui conviennent ou plutôt grâce au rythme qui soulève toutes vos phrases, qui les arrache à notre pesanteur, à nos limites. Et c’est bien ainsi qu’il faudrait écrire pour ces poètes dont vous ferez le portrait intérieur.../...

Pierre Dhainaut



Cher Nicolas,

J’ai lu vos livres, j’ai été habité par leurs éclairs, leurs blessures, leurs cris et leur charge de silence. Ils viennent de loin, comme vos dessins, qui me touchent parce que ce qui s’y cherche dans le tramé fourmillant des lignes c’est bien ce « besoin de voir bouger/le cœur dans les yeux ». C’est peut-être ce besoin qui inspire votre belle méditation – poème sur Artaud où vous savez nous faire éprouver tout ce poids de vie écroulée qu’il a porté et cette force de « vie levante qui se lève comme elle tombe » qui fut la sienne. Et c’est pourquoi on est là hors de l’Art. Ou alors danas l’art si l’art c’est, comme le dit si bien Robert Filliou, « ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. » Alors, oui, « Le visage quitte le genre du portrait pour la vie sans genre ». Et c’est là, me semble-t-il le territoire sans limites où vous entrez et nous conduisez…/…

Jacques Ancet



Ici, cela commence à bien bruire de partout, cela paroxyse tout en trouvant une sorte de fluidité, haletante bien sûr, mais cela RESPIRE. Et si cela respire, cela RACONTE aussi – ce qui est, en fait, la chose la plus difficile en poésie... »

Zéno Bianu



Vous êtes entré au cœur de la souffrance d’Antonin Artaud. Votre prose est portée par un souffle parfois dévastateur. De la littérature à la pyromanie, le chemin est plus court qu’il n’y paraît. J’ai été aussi sensible à vos lignes sur le trop négligé Prevel.

Pierre Drachline



J’ai votre Écrouloir sous les yeux ! - qui est un livre d’une extrême densité et où le surgissement d’Artaud a engendré un récit-poème étrange et fort. C’est vous-même qui dites "à partir d’un dessin", mais la proposition pourrait s’inverser tant vous êtes vous-même habité par le poète et par le dessin et par la poésie. En toute sympathie

Arlette Albert-Birot



Vous êtes l’un des rares à rendre compte dans l’éclat d’un verbe élucidant de ce trait d’Artaud qu’était le trait. Votre pratique (et connaissance) du trait jette un faisceau de grandes et belles lueurs. Artaud et le dessin : voici plus de clartés. Artaud et le regard : j’y vois mieux. Et puis, votre phrasé, votre cadence. Le rythme, la langue. Cette façon de faire passer Artaud en vous. Tout cela me touche dans la passion que j’ai pour Artaud depuis l’adolescence. Un chemin. Une aide. Tout ce qui rend la vie vivante. Et l’on continue. Et l’on sait pourquoi continuer. Merci et chapeau bas. En amitié,

Guy Darol



Votre écriture est bondissante, de plus en plus, truffée d’inventions verbales qui surprennent et secouent. C’est le cas encore davantage dans l’Ecrouloir où le déferlement d’images nous emporte dans ses remous torrentiels. Cela évoque Tzara et Césaire, plus peut-être qu’Artaud. C’est un poème en prose d’une rare intensité, qui échappe aux errements d’une rhétorique un peu automatique et surréalisante non exempte de scories et de légères bavures tant l’impétuosité de son mouvement est irrésistible. En tout cas, l’ensemble est d’une grande force que j’apprécie hautement

Charles Dobzynski



Nicolas Rozier, Zéno Bianu avait recommandé auprès de votre éditeur (Réginald Gaillard) l’envoi de votre livre l’écrouloir, à mon adresse. Je l’ai reçu et lu avec enthousiasme et m’en suis réjoui. Vous êtes au cœur de la poésie. Que dire de plus, sinon qu’elle vous possède et qu’il est bon de l’entendre et de la lire ? 

Bien à vous

Yves Buin



Cher Nicolas Rozier, Avec « L’écrouloir », ce sont des variations à très haut débit, elles ont le mérite de continuer la réflexion d’Artaud sur ses dessins qu’il jugeait « maladroits/mais si retors/et si adroits/qui disent merde à ce monde-ci ». Chimies dérangeantes élevées au rang de visages surécrits (comme on parle de surimpressions !).

Guy Benoît
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Nicolas Rozier, L'Ecrouloir,"un dessin d'Antonin Artaud", éd. de Corlevour, 2008


C'est un dessin souvent reproduit mais rarement commenté. On l'aperçoit très distinctement au mur de la chambre d'Artaud à Ivry, dans une photo bien connue de Denise Colomb. Un de ses derniers dessins, sans doute de 1947, pas un de ses plus mémorables, presque sans violence. Comme l'écrit Nicolas Rozier: "Ce n'est pas un dessin d'art, mais la légende d'une vie morte par les rues" (p.32). Inutile de chercher à décrypter: "Rien, dans ce dessin, ne veut rappeler quoi que ce soit; tout est fait pour éviter le détournement du coeur, le racontar" (p.40). En évitant donc de le commenter à la manière d'un critique d'art ou de tenter de le valoriser comme exceptionnel - au contraire, sans craindre d'écrire "qu'il se montre en faisant mal, ce dessin" (p.41) -, N. Rozier justifie son choix de celui-là, parmi tant d'autres, parce qu'il lui inspire un poème. Ou plutôt une libre méditation poétique. Liberté qui lui permet d'évoquer au passage Camille Claudel, Anaïs Nin, Jacques Prevel, Yvonne Allendy, et même une autre figure féminine qu'on ne s'attendait pas à rencontrer ici: "la petite juive de Lecomte, Ruth, sa silhouette aux côtés de Gilbert-Lecomte) (p.34). Pour qui ne serait pas familier de l'aventure du Grand Jeu (Daumal, Lecomte, Vailland), rappelons brièvement que Ruth Kronenberg, modeste couturière et compagne d'infortune de Roger Gilbert-Lecomte, fut arrêtée en 1942, transférée à Drancy, puis à Auschwitz d'où elle ne revient pas. Cette intégration inattendue d'une silhouette tôt effacée par les "filles de coeur" d'Artaud donne bien la mesure de la totale autonomie poétique de N. Rozier.
A travers Ruth, c'est évidemment aussi le fantôme de Lecomte qu'il salue au passage. On ne sait pas forcément que Nicolas Rozier a déjà écrit sur Lecomte et, surtout, qu'il est aussi peintre et a illustré plusieurs livres d'artistes. Ses modèles de prédilection sont Schiele, Soutine et Giacometti. Dans Aujourd'hui Poème (sept.2005), Charles Dobzynski avait présenté en termes chaleureux son double registre, pictural et poétique. Il a publié chez Fata Morgana en 2006 son poème L'Espèce amicale, qu'il a lui-même illustré. Et s'il évoque Jacques Prevel dans cet Ecrouloir à propos d'Artaud, il se propose de montrer, dans une autre méditation poétique, que Prevel ne doit pas être uniquement regardé comme un vague épigone d'Artaud.

Alain Virmaux in "Cahiers Roger Vailland", n°29, sept 2011



                        Cher Monsieur,

Ma réponse vous paraîtra un peu tardive mais j’avais véritablement basculé en votre écrouloir. J’ai  lu votre ouvrage à trois reprises, une première fois pour la découverte, une deuxième fois pour comprendre comment cela était construit, comment cela fonctionnait et une troisième fois (étrangement le jour des morts)  pour me convaincre définitivement que j’avais là entre les mains un poème capable de transfuser un peu de sang de Artaud en nos veines pour peu que la circulation de cette parole à vif soit déjà présente en notre organisme. Ecrire sur Artaud, vous pouviez véritablement vous perdre, en cette forêt sauvage il fallait vous choisir un totem et vous l’avez fait avec justesse, le texte semble jaillir sans effort, l’œuvre d’esprit se distingue toujours par cette apparente facilité.

Très vite d’autres lectures et relectures se sont imposées, en effet il m’a semblé de suite évident que je ne  pouvais parler de votre livre qu’en revisitant Artaud, mais comment y parvenir ? J’ai donc commencé par jacques Prevel en compagnie d’Antonin Artaud puis enchaîné avec le livre de Florence de Méredieu que j’ai dans ma bibliothèque depuis 1985 Portraits et gris-gris, pour finir avec le petit essai également remarquablement écrit et bien documenté  de Evelyne Grossman Artaud l’aliéné authentique tout en parcourant bien évidemment les écrits de Artaud. Je croyais avoir abandonné Artaud, je croyais avoir tourné le dos à cette plaie à vif, mais ces lectures et relectures ont fait remonter à la surface tant de choses enfouies et douloureuses, si profondément enracinées, que je me suis d’autant plus tenu, accroché à cette lecture del’écrouloir.

Je ne crois pas aux choses qui arrivent sans calcul, sans itinéraire. La parole impérieuse, révoltée  de Artaud me revenait ainsi en flots furieux par votre livre qui en une autre vraie parole poétique ressuscitait ce visage lumineux et ravagé de Artaud,  il fallait donc que je l’écoute cette parole, que je l’entende, quitte à en être secoué, ébranlé, il ne faut refuser les séismes de l’âme, de nouvelles écritures en sortent toujours, brûlantes.
Dans cette lettre j’ai voulu aussi sauver quelques traces qui ont bouleversé mon esprit en visite dans ce miraculeux parloir de votre écrouloir, veuillez en pardonner par avance les nombreuses omissions et maladresses :
 But éclaté de la pulpe éclatante tous les horizons du visage n’en font qu’un dans la foudre veineuse. Le rayon du regard gît vivant, pas d’excuses pas de circonstances, le dessin flanque sa bordée bouillante et cuirassée de taillades, son grain de feuille pauvrette au jaunissement prémédité. Il nous garrotte l’échappatoire.

Votre poésie porte au plus haut la magie et l’évidence que nous pouvons ressentir devant tout dessin de Artaud, comment peut-on s’exprimer avec des mots du quotidien devant un dessin d’Artaud ?  Cette épreuve de chair née d’un ouragan nous garrotte véritablement l’âme, toute échappée est impossible, on ne peut que faire face avec notre raison chancelante d’homme qui croit avoir tout compris, tout saisi à travers les mensonges de la science, du haut de notre soi-disant niveau de civilisation, il nous suffit d’écouter  ce que dit Artaud d’un de ces dessins dans un texte de septembre 1945 :
 « Ce dessin représente l’effort que je tente en ce moment pour refaire corps avec l’os des musiques de l’âme telle que gisant dans la pandore boite, os soufflant hors de leur boîte, et dont l’emboitage des terres boîtes, mousse sur mousse appelle l’âme toujours clouée dans les trous des deux pieds…..Ainsi l’os dans la chair est vivant non d’une musique d’atomes mais du rythme canon spasmodique, d’un canon toujours armé en guerre et qui toujours se sent prêt de tonner dans l’écorchure de son cœur. Que tonnera-t-il ? La dent du coccyx appuyée comme une vieille dent qu’enracine sa rage contre l’humanité. »    A .Artaud
 Je ne peux m’empêcher de faire croiser ici ce texte avec un témoignage du docteur Jean Dequeker à Rodez lors d’une séance de dessin :
« Je l’ai vu créer son double, comme dans un creuset, au prix d’une torture et d’une cruauté sans nom. Il travaillait avec rage, cassait crayon sur crayon, souffrant les affres de son propre exorcisme. Au milieu des cris et des poèmes les plus enfiévrés qui soient sortis de sa rate de supplicié, il frappait et incantait un peuple de larves rebelles, lorsque tout à coup saisissant la réalité, son visage apparut. »
 Et puis en page 11, l’éblouissement en quelques vers :

Une photo de Rodez peu avant le retour à Paris
………
c’est là tout ce que l’on peut dire
de ce vent de lumière qui bat les hospices
et patine l’ecchymose

Un cap minéral est franchi
comme on embaume les morts
on embaume les survivants
Et ce n’est pas un teint de cire
mais la beauté sifflante du vent
dans les traits,


 Oui c’est là, tout ce que l’on peut dire est bien là :
l’ecchymose, l’après minéral, l’embaumement, ce vent de lumière,
le choix précis de vos mots soulève des tornades.
Cette photo de Rodez vous arrivez à nous la faire voir, mieux à nous la faire vivre de l’intérieur, nous nous surprenons spectateurs, vous nous rendez voyants.


Vous nous faites aussi comprendre que vos mots ici ne se contentent pas d’être des images qui s’ajoutent aux efforts invraisemblables de Artaud pour rejoindre une réalité :
 Ce qui souffle ici n’est pas la métaphore d’un souffle vague qui étouffe dans son lot, mais un adagio disparu dans sa douceur.
 Et l’on songe ici aux rituels gestuels que Artaud imposait à son souffle, (lui donnant même certains pouvoirs magiques)

 Et puis d’autres fulgurances :

L’œil sourit à peine

mais dans ce peu
une dague humaine traverse la vie

 Artaud actionne le sombre de l’œil
la gravure éblouie des mots d’œil
Non plus un regard mais l’expérience tuméfiée.

L’œil de blessure filante
l’œil d’un cran noir au fond de la vie trop belle pour mes forces.

En écho je ne peux résister à cette tentation immédiate de citer Bram van Velde, parole recueillie par Charles Juliet dans son livre Rencontres avec Bram Van Velde :

 « La peinture c’est un œil, un œil aveuglé, qui continue de voir, qui voit ce qui l’aveugle » 

Page 17
 Manger un gâteau ça donne envie de vivre
 Ce qui nous renvoie à une anecdote relatée par Prevel
« Quand on mange ça donne envie de vivre »
Là, suivent deux pages qui ne peuvent que se goûter comme on apprécie un moment de joie entre deux rafales de malheur.
 Avec sa bonne tête  de travers ; le gâteau tue le minable

sans gâteau [...]
 et la vie manque. La porte qui s’ouvre engouffre une masse ennemie sans fin. La glotte ravale sans fin

 En écho éclair répond le passage :
 Finalement, c’est partout l’Afrique dans les yeux caves de l’enfant mal aidé ….C’est partout le même slogan des têtes béantes, partout le même cœur végété, et l’on peut s’étonner que la peine n’ait pas encore son propre sang pour couvrir de ses flaques toutes les chaussées.

 On peut s’étonner en effet comme on s’étonne quand un pays tout entier est plongé au cœur d’un drame, et que nos yeux toujours collés aux vitrines, aux écrans, ne soient pas aussitôt ravagés de terreur ou de peur furieuse, qu’un avion là-haut continue en traînée de poudre blanche à forer tranquillement les nuages, confiant dans le seul miracle de ses réacteurs.

mais :

 déambuler ne fait pas vivre. Ce n’est pas comme ça qu’on sort de la vie pâle.

Pour la fleur déterrée de chaque instant, Artaud, lui, veut la croix artisanale du sang sur le visage


 Page 122 et 123 du livre de Prevel (Artaud s’adressant à Prevel)

« Autrefois j’ai été crucifié. Dans cette vie j’ai été emprisonné dans un asile. Vous ne trouvez pas que je doive me venger terriblement ? » A.Artaud

 Cette image du crucifié revient en force quand on visionne les archives cinématographiques des apparitions de l’acteur Artaud, là  encore vous avez réussi admirablement à exprimer le sentiment qui peut nous envahir face à ce visage muet qui porte déjà tous les stigmates d’un  si terrible chemin de croix à venir :


 Je n’ai que de l’amour pour les yeux d’assassiné vivant dont Artaud déborde des archives

le choix de ce verbe (déborder) est d’une justesse exemplaire, comme Artaud nous garrotte l’échappatoire de la même façon le visage de Artaud déborde des archives, une image d’archive ne  peut le contenir , ne peut retenir tous les contrastes en noir et blanc de son âme, Artaud ne peut être prisonnier d’un film, d’une image, d’une représentation et rien que dans ce seul vers vous lui redonnez la liberté qu’il a toujours appelé à grands cris, sa vérité d’homme que l’on a assassinée et que l’on veut archiver soit dans une œuvre strictement littéraire soit dans des dossiers numérotés d’asile.

« là où d’autres proposent des œuvres je ne prétends pas autre chose que de monter mon esprit. La vie est de brûler des questions. »   A.Artaud

Et puis votre lucidité de peintre, qui dans ces seules lignes, nous renvoie à nos propres égarements, à nos propres naufrages :

Le visage quitte le genre du portrait pour la vie sans genre.
Rien d’autre qu’une tête de renforts qui, quand elle sort en coucou de l’heure venue, a le débraillé d’un cœur échappé de sa cage, avec l’amour terrorisé au milieu des hommes.
Sans oublier l’infime détraquement inquiet qui fait d’un visage rare, le devancier de son âme.

 Pour en arriver là, il n’a pas fallu vouloir ordinairement ; il a fallu dessiner, non de mémoire, mais par cœur.
 « Mes dessins ne sont pas des dessins mais des documents il faut les regarder et comprendre ce qu’il y a dedans… j’ai pointillé et buriné toutes les colères de ma lutte, en vue d’un certain nombre de totems d’êtres, et il en reste ces misères, mes dessins. »
A.Artaud
 Un dessin d’Artaud a pour titre : la projection du véritable corps
(autre preuve de son extrême lucidité)
 Il faudrait citer ici tout le dernier passage de votre livre  mais je  ne retiendrai, comme pour les autres pages, que quelques vers, que je porterai en moi désormais en  résonances fraternelles :

Tout est inscrit dans ce revers d’épaule, cette tournure qui vient droit montée du silence d’oubliette.
un dégagement de pureté qui fait peur, car pour en arriver là,
il faut avoir eu le cœur crevé
et avoir eu sans fin le mal de sa crevure.

Je disais plus haut que certains de vos mots pour moi soulevaient des tornades, je dirai, avec plus de force encore, avant de tourner la dernière page de ce long poème qu’il est un cyclone et qu’à la fin nous parvenons à en atteindre l’œil, le même œil qui hanta d’ailleurs bien des textes de Artaud (cet œil sexe solaire de Artaud )
« Au commencement, l’œil visita la moelle, et je naquis » A.Artaud
 Cette image de cyclone d’ailleurs émerge étrangement sous la plume d’Antonin Artaud dans un de ses textes pour le théâtre de la cruauté :
 « De l’utilisation, j’oserai dire ondulatoire de la scène, dont l’énorme spirale se découvre plan par plan… Les guerriers entrent dans la forêt mentale avec des roulements de peur, un immense tressaillement, une volumineuse rotation comme magnétique s’empare d’eux, où l’on sent que se précipitent des météores animaux ou minéraux… ……. »
 A la fin de votre livre nous atteignons donc le centre, l’œil du cyclone, on le sait, est toujours paisible :

la vie aimée déploie ses rameaux,
et le regard d’Artaud au milieu visse l’offrande suspendue d’une fauverie amoureuse qui, partout, a semé ses lambeaux, dans la rue d’adieu où le soin des uns gît échoué sur la pierre des faux-cœurs, où le soin des uns est une sonde filante dans le ciel des autres
 Ici la révolte
a su mener ses blessures


Dans ces deux derniers vers j’entends comme un constat de mission remplie, l’accès à une paix méritée mais aussi ce refus de l’oubli, victoire d’une révolte qui ne  cèdera jamais une seule parcelle de son territoire éternellement menacé.

                                                                                Fraternelle  présence
                                                                                   Roland Dauxois

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