LE RECRACHEMENT DES DOUBLURES





Texte: José Galdo
Dessins et préface: Nicolas Rozier
Mise en voix: Jean-Pierre Espil








José GALDO






Deux portraits à l'acrylique sur vélin ivoire, (2011)





[...]Va-t-on nier longtemps encore la condition étranglée et vraie qui fait écrire José Galdo et le rang fatal qui lui revient? Pour lui, toute l'écriture n'est qu'une berceuse empoisonnée qui s'hypnotise en de baveux enlisements, quand quelque chose doit sauter tout de suite, sans délai, sans débat, sans préambule, sans tour de chauffe, pour donner aux bontés leur langage de sanctuaire, cette chute éperdue dans la matière galvanisante, cette invention dévolue à l'acharnement enragé, à la dilatation d'une hyperbole de grandeur qui avance, celle d'un ravage qui a la cadence haineuse d'une charité survivante à tous ses massacres, ce véhicule, ce vaisseau de haine et de hargne qui va droit à l'amour de combat, sans différer ce qu'une note laborieusement tenue ne sait que relâcher en fin de compte [...]


Extrait de la préface au recrachement des doublures

[...]

et à la fin des visages

la face se referme dans son masque mortuaire

comme un effacement dans l’anti-miroir de l’angle mort

des absences

comme un endroit retourné de l’envers à l’état fixe de la matière

où se minéralise l’autre coté de l’aveuglement  

sur le lit vide du ré-avalement des douleurs


-car derrière la vie…il y a le mal du masque de mort où remonte le pire…


-ce puits de peine où s’épuise le corps…


et crie au pire

et toupie de ce pire



proue brûlée

dans l’arbre décharné

sous les eaux du miroir

où la bouche taste le sang noir des ruissellements du sac

de carne qui se vide par la gueule



et des atomes de forces noires tombent comme des

particules de nuit dans le débordement des corps

comme des rêvassements de la matière



-et roue levée dans la nuit des consciences où tournent le mal et ses douleurs comme un tau de néant …



-un étau d’éclatements aux tournis du non-être où règne la course des rats de la conscience…



-et le rouage tourne sur son clou de croix…



chevron du tronc

madrier de signes

et billot d’écrasements

à la poutre de l’œil
où gît le joug                                                                                                                                     

-et le fourmillement des mots morts où suffoque la surface de la vie…

-et la tête de mort blanche dégueule la coulée grouillante de ses morbacs dans les cratères de son propre anéantissement…ce démembrement permanent du règne des corps où agonise l’anneau de lumière…

lai de suaire
au fin met d’une langue noire
tournis des corps aux mots morts
où se tisse le barbotement des râles

-à tombeau ouvert…la place du mort…

aux roulis des algues de langues
lots de corps
lots de morts
où pendouille le point du non-retour

-et l’ombre saupoudre la cendre des sous mondes…

et l’appel au bord
hèle le pire
prise et emprise
et trime pour recracher sa pitance

cloque d’air
poche de sang
au cœur arrêté à même l’amnésie des miroirs de la langue
écrasée sur le miroir de la bouche
et se débattre
dans le sac des mânes
où ça brame et râle
ventouse du vide
soufflets de la glace
où se gante le givre de l’absence
antre de la mise à mal
où souffler n’est pas jouer

et le ventre des abîmes
crache le premier venu
et recrache le dernier

et le trou tire le nerf du miroir
ronde au fond des mondes de l’ombre
où dansent les morts aux miroitements des échos de mots morts
enlacement du cœur
où la bouche ouvre son aveuglement
fracas de barbaque
et harpie du pire au creusement où pouffe la tête

et le corps se perd dans les signes où le double argue à même
la voracité de son vide
charpie aux trainées de la carne
cruciverbie où se déglue les mots aqueux  de la croix
arche de lumière noire
nef de cendres
et proue sans tête aux brisants des murmures de la matière

-largue tout…cargue tout…et cague tout…

-un corps à bon port…au port des morts…

et l’ombre se retourne dans sa croix de vide    
[...]
José Galdo, extrait du recrachement des doublures.




D'UN AUTRE PUITS ARTAUDIEN

La mémoire d'Antonin Artaud continue de s'étendre par ondes concentriques, qui captent des frémissements, des réverbérations, des bribes de lumière noire égarées, heureusement recueillies par des poètes d'aujourd'hui. Il existe encore, ça et là des puits artaudiens désaffectés, inexploités, car ce qu'ils produisent n'est pas du pétrole brut, mais de la parole brutale, extraite de son gisement, encore ignée, et qui risque de calciner celui qui la prend en bouche...
Pourtant, c'est le cas de José Galdo, poète né en 1951, qui a donc le même âge que Zéno Bianu et se situe comme lui dans la droite lignée d'Artaud, animé d'une fougue, d'une faconde, d'une fécondité langagière d'où naît l'incandescence de son dernier livre Le recrachement des doublures (Editions Au fond du grenier, 2010). Celui-ci risque de demeurer confidentiel, comme les précédents (Notes & reliquats du Ka, en 2005) mais il a la chance d'être adoubé par le peintre-écrivain Nicolas Rozier qui le préface et l'enlumine d'admirables dessins où les silhouettes et les émergences des corps enchevêtrent leurs cordages, leurs trames spectrales, forment des chaluts jetés vers les ténèbres afin d'y draguer les traces de la mort ou celles de la naissance des étoiles. Nicolas Rozier a raison d'inscrire d'emblée le poète dans la famille néant-déambulante des remue-mots qui conduisent le remue-manège des morts. Car la mort est ici le combustible élémentaire et irremplaçable du langage. Un langage en maelström, en tourbillons, en cyclone qui aurait perdu son œil et sa vue. Dans le magma des mots qui malaxent tous les froments de la mort, pour une panification problématique, se glissent des adages ou des aphorismes ("Et donne ta langue aux morts //et casse-toi de ce néant où tu n'es jamais né"...) qui résistent miraculeusement à la coulée de lave du texte, laquelle emporte tout, trouvailles et détritus, verbiage et sauvagerie, "êtreté" ou être dépecé, un "cri qui crève la langue" et une certaine jouissance un peu narcissique dans les tréfonds du macabre, du mortifère, du mortigène, du viscéral et du morbidien. Ne s'improvise pas Artaud qui veut. Celui-ci veille au grain et supporte mal les débordements qui poussent aux enlisements. Mais le poème inné-narrable de José Galdo possède la puissance sidérante d'un bolide qui roule à tombeau ouvert. Et quand dans une brève séquence il fait irradier la beauté des pierres qui ne sont pas tombales : le saphir d'azur glacé, la calcédoine laiteuse, l'émeraude d'eau morte, le béryl des grands fonds du ciel, la topaze crue et pâle, on admire l'apparition d'un souffle qui substitue le flamboiement à la putrescence, si bien qu'on peut lui accorder le bénéfice de l'envoûtement.

Charles Dobzynski , Europe n°981-982 janvier-février 2011


JOSE GALDO, UN SOLEIL NOIR

Il appartient au poète de dire l'être autant que le non être. Nous savons depuis Antonin Artaud et Stanislas Rodanski que le néant a partie liée avec la vie et que de cette conjonction naissent des œuvres sans complaisance avec la pose. Il ne s'agit pas pour José Galdo de faire affaire avec l'apparence ni de réaliser l'acceptable. C'est dans le refus que se joue son combat avec la mâyâ. Une distance adoptée de longue date au risque de l'invisibilité. Mais la poésie qui se veut un exercice d'exactitude est insoumise. Elle se moque qu'on la reçoive ou qu'on ne la reçoive pas. Elle est. Seul le temps agit pour qu'on vienne à elle. Ainsi, dans ce monde qui serait obscur, c'est à peine si l'on entrevoit les silhouettes debout de Francis Giauque, de Gérald Neveu, de Roger Gilbert-Lecomte, morts et cependant vibrants de lumière noire. Et c'est à juste titre que Nicolas Rozier, dans son introduction au Recrachement des doublures, signale ces noms comme les alliés de José Galdo, tous compagnons de clartés aveuglantes, tous spectres éblouissants.
"Le trou noir qui s'étoile dans la cavité de la vie" est précisément le passage par lequel José Galdo nous invite à entrer. Pour autant que l'on consente à certains soulèvements, à des signes qui annoncent une révolte contre la naissance, à des tensions, à des cris dont on ne sait s'ils viennent d'ici ou d'un là-bas indescriptible. Or ce n'est pas le monde de Van Gogh ni même celui de Lovecraft auquel nous sommes conviés. Il n'y a pas construction. C'est le jaillissement d'une conscience qui se sait doublée.
Le double en littérature renvoie généralement à Hoffmann, à Chamisso voire à Stevenson et c'est alors l'imaginaire en marche, le pouvoir de l'imaginaire et ses capacités à dupliquer des fantômes, à multiplier l'être dans des étoffes plus ou moins saisissables. Pour José Galdo, il n'y a pas d'invention possible mais l'imposture des succions de l'autre et cette figure de vie qui vient prendre la place du néant. Jamais depuis Antonin Artaud, nous n'avions lu (et sans doute entendu) pareille clameur, semblable détonation. Peut-être parce qu'Artaud, ou plutôt l'infinie dissection du corps d'Artaud, est devenu l'objet vaste, l'objet suffisamment vaste pour qu'il nous empêche d'atteindre les poètes actuels, pour qu'il recouvre de son cri tous les cris et écrits de ceux qui aujourd'hui se débattent avec le verbe, le néant et la chair.
Le livre est noir et magnifique, soutenu de noir par les dessins de Nicolas Rozier (auteur de l'espèce amicale chez Fata morgana, fédérateur d'un récent Tombeau pour les rares publié aux éditions de Corlevour) scintillants, saisissants. Et il est l'occasion d'une prise de contact immédiate avec celui qui depuis son premier recueil paru en 1974 n'a jamais dévié. Il continue vaille que vaille, de "bris de signes" en "soulèvement des cages", à émettre "la langue écrasée dans ses doublures vides".

Guy Darol, le Magazine des Livres, n°29, avril 2011.


Heureusement que nous vivons en des temps démocratiques, en des époques plus staliniennes, José Galdo et son acolyte Nicolas Rozier, sinistre barbouilleur, en auraient écopé de dix ans en camp de travail pour avoir osé démoraliser ce bon vieux peuple...Notre système, si près de l'idéal perfectique, se contente de les nommer artistes maudits. Depuis verlaine cette appellation contrôlée joue le rôle des réserves indiennes dont on ne ressort même plus les habitants pour jouer les figurants sioux dans les westerns. Normal puisque les studios hollywoodiens tournent aussi peu de westerns que nos gros éditeurs ne vendent de recueils de poésie.

Nicolas Rozier dans sa courte préface présentatoire n'y va pas de main morte lorsqu'il vous assène "En dépit de l'audience à peu près nulle pour de semblables poèmes,"...c'est que José Galdo est un auteur difficile. Ce n'est pas que son vocabulaire nécessiterait des prouesses étymologiques ou que ses structures de phrase seraient des plus alambiquées, non pas du tout, c'est juste le miroir qu'il vous tend. Soyons clair, l'autoportrait qu'il vous renvoie n'est pas des plus flatteurs. N'est pas non plus menteur. Simplement se situe un tout petit peu plus loin que votre vie. Autant dire que vous n'êtes point au meilleur de votre forme. Même pas dans votre cimetière mais plus bas, plus profond, plus près, quand votre cadavre se confond avec cette horrible travail de décomposition spectrale.

Car l'on est toujours deux dans la vie, moi et les autres. Mais cela José Galdo n'en parle point. car l'on est toujours deux dans la mort, le mort et la mort. Je vous arrête tout de suite, vous n'êtes pas en terrain conquis de reconnaissance amoureuse. Chez Galdo la mort ne fait pas l'amour. Par contre la nécro file la mort. A chacun son tour. La partie d'échecs commence.

Qui parle? Quelles sont ces voies d'outre-tombe qui surviennent en mémoire du néant? La bouche d'ombre ouvre sa gueule mais ne vaticine pas. Elle bégaye l'indolence des éternels recommencements de toutes choses en l'absence de toute chose même. Par delà les souffrances du bien et les extases du mal. Toute chair se précipite dans le grand mixer final. Celui dont on ne ressort jamais. Les morts creusent le trou de leurs croix. Car l'on met toujours une croix sur les absents. Très peu christique. Plutôt comme le pal que l'on enfonce dans le cœur du vampire, pour qu'il connaisse enfin, et vive éternellement, la lumière noire de son infinie auto-putréfaction.
Non pas celle des morts qui se dissolvent dans la colle de leurs organes, mais celle des mots qui portent l'éternité dans leur propre présence. les mots ne meurent pas. Tant que la bouche qui les prononce reste entrouverte, muette, ils sont encore comme vivants poussés à l'air libre, tels des feux follets incandescents, qui rendent fous les mortels qui essaient de prendre langue de feu avec eux, et quand la bouche n'existe plus, qu'elle s'est dissoute en la terre comme la soude en l'eau, ils affleurent encore à la bouche du poëte, qui les accueille, en mastique et mâche le jus noir, et les recrache, car la potion des mots est toujours trop amère pour l'aède qui s'inspire d'eux.

Les mots noirs sur la page blanche se retirent du poète comme si de ce même mouvement de retour à la case blanche de l'échiquier nocturne, dans le croisement absolu du yin et du yang, ils perdaient jusqu'à l'être qu'ils expriment mais qu'ils n'ont jamais été. La poésie de Galdo est comme l'ange qui se battit toute la nuit contre Dieu, mais chez Galdo Dieu est mort depuis longtemps, et la poésie se bat contre l'être du non-être, cet autre reflet du non-être de l'être. Ce chewing-gum de l'âme éteinte. L'âme des morts comme celle des vivants n'est qu'une membrane de résonance sur laquelle viennent s'écraser les mots. Mais la gomme des mots gomme plus qu'elle n'écrit. Chaque mot comme un baiser sur les lèvres de la mort.

Rozier couronne le texte de ses épines. Il double le texte de Galdo, mais verticalement. Ses morts ne pointent pas au boulevard des allongés. Ils sont debout comme si ils ne voulaient pas mourir - du moins pas encore - mais le temps d'une dernière danse, derrière le grillage de l'encre noire. Des morts ivres de morts, barrés, et biffés de rayures noires pour mieux  les retrancher de l'espace extérieur et les confiner dans l'espace intérieur de leur propre désincarnation. Pour une fois qu'un illustrateur ne veut rien ajouter au texte - même que parfois ils parviennent à lui enlever - mais simplement se contente de fournir une doublure d'être, mais sur un autre plan, faut saluer.

Je ne perdrai pas de temps à présenter José Galdo. Sachez seulement que c'est un poète majeur de notre temps. Si vous ne connaissez pas, ce recueil sera une parfaite entrée en matière (noire et galdienne).

André Murcie, sur son site Alyteraturi.


Cher Nicolas,

Je viens de lire le recrachement des doublures. Mais lire, est-ce le mot exact? Ce sont des poèmes à couper le souffle ; je n'avais rien lu de José Galdo depuis des années, son énergie est intacte, inaltérable. On devrait s'écrouler, pourtant on se redresse. Et vos dessins réalisent ce miracle d'ajouter à l'intensité. Votre préface est parfaite de justesse. Comment oublierais-je la dernière phrase? De tout coeur,

Pierre

(Carte de Pierre Dhainaut)



Nicolas Rozier, copyright 2011.



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