EXPERIENCE BLOCKHAUS


Pour Jean-Pierre

AU NOM DE L’ÉPÉE QUE J'ENTENDS DANS
ESPIL


            Échappé d'un conte barbare, "Barbe bleue" taillé en ombres violentes, Jean-Pierre Espil a les mâchoires et les arcades de la dureté, de la violence et du danger. On la reconnaît du premier coup cette expression indélogeable, celle qui refuse d'enterrer ses morts, celle qui préfère garder ses morts au visage, c'est l'affreuse maturation, c'est la fusée broyée au cœur. Une somme de glas dont les yeux levés d'Espil ont remplacé les cloches et les bourdons.
            Le volcanisme en colère, c'est la colère courageuse qui se moque bien qu'on la prenne pour de la crise. Il lui faut éclater, et c'est tout. Eclater pour de bon comme au milieu de la rue en plein jour. C'est justement le métier de Jean-Pierre Espil qui avait déjà donné un rituel foudre, à Paris, en 1990, puis à Toulouse en 1996. Devant des parterres effilochés de curieux et désœuvrés en tout genre, il avait lu des poèmes éboulés de la revue Bunker et Blockhaus, ce qu'il appelle son "BLOCKHAUS THEATRE SONORE" porté par sa voix d'anathème elle-même déformée, amplifiée, assombrie par des distorsions sonores aigues, coupantes, et des sons de nerfs couinant, émergeant des nappes sonores de mauvais vertige et autre brouillard d'au-delà.
            Alors Espil est sûrement descendu plusieurs soirs dans sa grange pour retaper l'établi vivace que j'imagine hérissé, noir et luisant, plein de becs dressés en l'air, de corbeaux tombés du poème d'Edgar Poe. Car Jean-Pierre Espil utilise l'électronique et se barde d'une sono bien à lui pour faire un maximum de dégâts dans la mort bienheureuse de l'époque. Il y a quelques mois, Espil nous avait prévenus qu'il dégripperait sa chorale de corbeaux, de têtes réduites, de hurlements momifiés, son codex calciné et sa résurrection des empaillés. Le revoici donc à l'arrière de toute scène, dans une "petite salle qu'il a trouvée" comme il l'annonce lui-même en demandant "notre indulgence". Après les raccordements, les réglages, Il l'a bien réveillée la fosse aux damnés et c'est fantastique ce grigri de métal sur trépieds dans les hautes herbes, ce grimoire technique, cette tablette à cris.
            Evidemment, Espil s'allume instinctivement au milieu du cratère le plus dégrisé. A-t-on remarqué la perfection lasse du cabanon choisi pour estrade? Ce local très peu aménagé pour les circonstances mais avec ce qu'il faut de tentures installées à la hâte? Tout est légèrement de travers comme l'expressionnisme involontaire d'un fourbis repoussé dans les angles, quand dans le même temps, parmi les outils de jardins devinés, on peut voir sur la droite, cinq ou six faisceaux, sans doute sept, comme une herse de rayons, une espèce de harpe inachevée qui redouble les blasons furtifs soulevés par Espil lors de ses montées en puissance. L'espèce de garage dans la nature assemble des copeaux qui se répartissent naturellement comme des frères de crèche autour du maître des lieux, une espèce d'ordonnancement précipité de la pitié des grandes forces sur le point de jaillir, et chaque élément du décor, chaque parcelle donne à la scène une atmosphère de bricolage immédiatement plus frappante que la cave, le grenier, le cimetière étrusque, le désert, les bois. Cette tuerie de tout décorum est plus redoutable en canyon de dépit, en usure récurée, que toutes les mises en scène du monde. Il faut avoir survécu à l'empoisonnement défécatoire d'au moins cinquante années pour arriver comme ça, en ermite remonté à bloc, se présenter à la foule hirsute des perdus et lancer cette attaque. Si la scène a la force d'un tabou défoncé il ne faut pas chercher ailleurs, elle est millénaire sans effort.
            Un long craquement de foudre propulse la voix au ciel noir de son timbre pour sa première volée de silex. On lui a violé ses terres, on lui a crevé ses bêtes, et toutes elles remontent dans le marteau vocal. Ce qui reste de chevreuils, renards, chiens battus, écureuils alentour, toute la faune errante pourrait battre en retraite et détaler la queue entre les jambes, mais ils s'arrêtent sans fuir, ils s'arrêtent de ramper, de brouter, de pister, de chasser, et ils écoutent. Chaque bête des parages a l'œil interloqué du flot déchaîné par Espil, cette lecture chantée qui prend dans ses bras sonores des quartiers entiers de malheur. Et moi, ce soir, demain, hier et toujours, je crois bien que j'écoute comme ces bêtes, tendu à l'écoute de ce massacre à dépiauter les démons, plongé dans le silence d'un applaudissement tétanique. C'est la boucherie spéciale du père Espil qui, sans flaque au pied du hachoir, fuse en bêtes de vengeance bouillies dans la perte. Elle retombe même en averses sur leur maniaque des pauvres, cette boucherie de métal où le sang a tourné au fer, n'est plus que ferraille à la sortie de l'enfer des succions, le fer à nu du sang pompé qui est comme l'étrave rouge des vieux morts.
            Tout s'écroule en pluie de sang, toute la guerre de rage s'effondre par la lézarde d'un gros ciel de haine qui dévore ses orages, jusqu'à la cheminée raclée du chant de guerre où tout est burlesque comme un cœur lâché sur la terre, et cela rend un son d'absolu délivré.
            C'est la première fois que tu verras ça, spectateur d'Espil, cet arrachement du hibou cloué à la grange poitrinaire, cette voix de bête qui piaille son charabia déchiqueté, son aigle enroué catapulté par les tortures nichées dans la gorge qui finissent bien en finissant mal, comme tout ce qui est grand. Il s'avance, le grand chef Espil, dans un chant crié que personne n'oserait aujourd'hui car il n'y a plus d'exaltés sur la terre, au mieux quelques camisoles brûlantes qui bavent leurs dernières heures, mais c'est tout. Personne sinon cette chevauchée de voix cisaillée par le gueulement des ténèbres et c'est pourquoi il n 'y a personne autour de toi, Jean-Pierre, à part nous à mille kilomètres, à des heures de terre polonaise, à des heures de pommes de terres roulées comme des mortes de la table de Van Gogh. Tu trouves la dernière embouchure, le dernier recours qui part, vrille et fuse en lanières de masse dynamitée, tu creuses une autre galerie sous les tranchées puisque les tranchées ne suffisent pas, et mon guerrier dédoublé qui te parle maintenant n'avance plus, entouré par un front à 360° à fond de cale, à fond de terre jusqu'au noyau, son billot de buste te fait face parmi les stèles vivantes des cadavres du front. Toi, l'homme du Campots, tu es seul comme la vie. Personne, dans la remise au fond du jardin, avec la peinture d'arbre de ton frère plus belle d'être un peu de traviole, et qui ramasse sous son arbre les bordées osseuses de l'armée qui souffre de n'être rien à la surface, et d'être tout dans le sang qui brûle.

  Nicolas Rozier
            


4 PORTRAITS pour JEAN-PIERRE ESPIL 

(Acrylique sur papier vergé, 21x15 cm, été 2011)












RITUEL FOUDRE 
(mars 2012)








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Le lieu du crâne + Rituel Foudre:






EXPÉRIENCE
 BLOCKHAUS

Avec :

Lucien-Huno Bader
Jean-Pierre Espil
JosÉ Galdo
Francis Guibert
Didier Manyach

Collages de :

Françoise Duvivier

Préface de :

Nicolas Rozier




L'arachnoïde
A l'initiative des
amis du Soleil Noir

sur le site de l'éditeur :
sur le site de Françoise Duvivier :
sur le site des éditions Blockhaus:




CAHIER CRITIQUE



Un texte magnifique de Christian Dufourquet pour EXPERIENCE BLOCKHAUS
initialement mis en ligne sur
le blog poésie de la Quinzaine Littéraire

La poésie comme avant tout
par Christian Dufourquet

Il est malaisé, mais ô combien revigorant en cette malheureuse époque, de s’approcher ici de ce cratère qui a pour nom : Expérience Blockhaus, de subir l’attraction de ces cinq poètes encastrés en son centre, traces d’une sorte de météorite tombé d’un ciel d’encre, avec une traînée plus noire encore, qui n’aura été perçue, le temps de sa chute, que par quelques unhappy few.


Cinq poètes, cinq voix nous disent ici que rien n’est perdu parce que tout l’est. Venues pour l’essentiel de deux revues : Bunker puis Blockhaus qui se seront succédées dans leur forme écrite entre 1978 et 1996, à intervalles plus ou moins réguliers, et qui auront rassemblé au sein d’un espace virtuellement coupé du monde, ainsi que le précise José Galdo, les principaux poètes de sa génération, lesquels auront mené leur recherche et leurs expériences, en dehors du surréalisme et du réalisme de l’époque, vers le réel absolu. Tout cela dans l’absence quasi-totale de moyens financiers, ce qui les obligera à recourir à des moyens propres à la clandestinité.


Pauvreté, clandestinité, mutisme quasi-total des organes officiels, hostilité du milieu littéraire… Nous comprenons bien qu’il s’agit là d’une guerre, du lieu d’une guerre qui n’a pas cessé et ne cessera jamais. Une guerre, entendons-nous bien, qui n’est pas menée, ou seulement de surcroît, contre une société enlacée aujourd’hui par une sorte de poulpe transparent qui étouffe en son sein toute velléité humaine de la transformer, en ces temps de câblages divers et de connexions virtuelles qui errent dans l’espace en quête d’objets à néantiser. Ni même contre ceux-là qui passent leur temps à disposer à la surface de quelque intime miroir une poignée de mots à brasser et hululer (j’en demande pardon aux chouettes, qui sont les vraies gardiennes de nos nuits) plus tard sur des tréteaux multipliés. Mais une guerre menée contre la langue et malgré elle, un inlassable assaut livré dans le noir d’un espace claquemuré autour de la sourde résistance d’un corps jamais assez creusé, enfoncé au cœur fuyant de son identité, cet impalpable noyau d’ombres et de douleurs qui dérive dans le vide entre morts et vivants. Car dans un corps nous sommes toujours au moins deux à nous regarder, et c’est à chaque fois le mort qui prend la place du vivant sous le cache d’une conscience qui le met dedans, comme la peau d’une ombre qui descend avec ses dents entre deux clous de lumière qui l’écartèlent à la fourche d’un cœur suffoqué de sang.


C’est d’entre les battements de ce cœur révulsé au contact de cela qui se glisse entre spectre et loup du fond d’une poche de ténèbres que j’entends les poètes de l’Expérience broyer entre leurs mots la noirceur d’une présence qui suppure à l’angle de la cage de leurs côtes mises à nu. Présence saisie à même la charpie du cadavre qui encadre toute vie. Et qui est comme l’encorbellement du trou par où tout le monde descend.


Jamais, peut-être, un groupe d’individus aussi dispersés dans l’espace, et ne communiquant que par quelques lettres échangées ou quelques feuillets passant de main en main au hasard de rencontres improbables, n’aura tenté, avec une force de percussion équivalente, de faire face collectivement à ce qui ne peut être perçu que comme l’air du temps. Un air, une ritournelle, un invisible carcan qui est dans l’air qu’on respire, les routes qu’on prend, tout combat qui se livre et s’efface dans les catacombes du sang… Pour que rien ne change, ou si peu, de cet infini servage, à part les quelques traces que l’un ou l’autre aura laissées de son passage à travers un assez court intervalle de temps.


Car enfin, la poésie, qu’est-ce que c’est ? Ce qui reste quand tout est fini. Des mots qu’abandonne dans son sillage une lointaine silhouette qui aura amassé et épuisé, dans le même mouvement, les forces de la vie. La poésie n’existe que dans les livres, bien après que la bouche d’ombre s’est ouverte et refermée dans le corps du poète qui l’a abritée. Je dis : poète, mais je ferais mieux de dire : pauvre hère, en butte à l’impossibilité de tout, en lutte avec ce qu’il ne peut comprendre et qu’il affronte malgré tout. Je crois que c’est cette foi en je ne sais quoi, ce combat livré au cœur d’un intime désastre alors que tout semble perdu, qui me rend si fraternelles les voix de cette Expérience, si proches leurs efforts pour atteindre ce qui se dérobe toujours, qui serait un ciel du poème, qui n’existe qu’en bas, toujours plus bas, au fond d’un mélange de morve et de nuit, et jamais en haut, dans l’absolu d’une présence qui ne soit pas divine, le cœur diamant d’une véritable vie.


Un jour, pourtant, ce qui se tait au fond du poème et qui est comme l’envers d’un ciel oublié revient vriller chaque nerf comme un coup d’onglet. Comme un rappel de ce qu’est ce monde où chacun fut traîné par la tête ou les pieds, comme un tas de chair bonne à manger que la bonne conscience de tous entasse au fond de son terrier. Un monde où le seul vrai problème qui se pose n’est pas tant de le transformer que d’en sortir, comme d’une maladie qui se transmet. Où tout l’art consiste à faire un corps en se passant d’un autre corps à infecter. Et ce corps je le vois comme la danse torride d’un tigre derrière une grille dont je suis la serrure et la clef. Je suis la grille je suis le tigre, ma main entrouvre la robe de sa puanteur calcinée. Mais ce n’est qu’un rêve que je fais, un rêve de maîtrise sans le fouet. Né du coudoiement des morts attablés autour d’un corps qui trempe au creux néant de leur étreinte désincarnée. Incapable de rien retenir, rien enlacer. Car mort ou vif, c’est du pareil au même, on mange toujours du mauvais côté de ce monde dont on ne sort jamais.


Lucien-Huno Bader, Jean-Pierre Espil, José Galdo, Francis Guibert, Didier Manyach… Ces noms, comme le souligne Nicolas Rozier dans sa préface inspirée, vous les chercherez en vain sur les stands et les estrades. Et moins encore dans les anthologies qui ressemblent toutes à de poussifs chalutiers raclant un plateau sous-marin en quête des restes d’une Atlantide oubliée, et remontant parfois dans leurs filets le contour d’une tête qui nous fixe de son regard de marbre, halluciné. On trouvera en revanche quelques mots qui les concernent dans cet extrait d’une lettre de Rodez écrite en septembre 1945 par Antonin Artaud : J’aime les poèmes des affamés, des malades, des parias, des empoisonnés : François Villon, Charles Baudelaire, Edgar Poe, Gérard de Nerval, et les poèmes des suppliciés du langage qui sont en perte dans leurs écrits, et non de ceux qui s’affectent perdus pour mieux étaler leur conscience et leur science et de la perte et de l’écrit (…). J’aime les poèmes qui puent le manque et non les repas bien préparés.


A la fente de l’envers

un broyage effroyable bave des signes noirs dans des draps de glaise

et succions de la langue où l’être tourne dans la beuverie de l’arrière où le corps mange les échos de corps sur le bord désagrégé de la lumière

gruau de sang

souches de chairs

étai osseux à l’extrême fond

comme un vomissement du miroir

un écoeurement éternisé qui s’abouche à l’inerte du centre où se bave le pain et se recrache le vin sur la potence éternisée de la doublure

et qui déborde l’arrêt

l’horreur

la bouillie

les bulles

le bavardage de la barbaque qui glisse dans l’effondrement des matières

ombre dehors



José Galdo



en moi l’espace noir

le jeu sans fin des trappes

les oubliettes tactiles

les pièges de la mouvance

en moi l’espace du doute

la distance des rires

fantômes hilares

allant et venant

m’entretuant

JE SUIS LA RISEE DES OMBRES


Lucien-Huno Bader





Cher José

Dans ce livre servi par un porte-parole offensif et farouche, L’EXPÉRIENCE BLOCKHAUS trouve son accomplissement, elle aboutit à un sujet collectif qui en excellence émerge dans la pensée – la pesée – du mal-être et du néant.

Le montage est fructueux : il présente un vivier lancinant d'où extraire les cellules souches de nos agonies. Un challenge à toutes les pages, l’effarement est déclaré : gageure des abysses, boutures des ténèbres, refondation chaotique. Nous sommes confrontés à une telle surenchère de procédures uniques et hagardes que le lecteur perd pied dans un tournis de normalités destituées, mais l'Incréé est sauf, il échappe définitivement aux règles ordinaires du discours.

Une récapitulation mémorable, donc... Un vade-mecum pour mes dernières volontés poétiques.

                                                                                             Salut et fraternité


Guy BENOIT, le 23 février 2012





Sous une couverture aussi sombre que leur poésie, ils sont cinq à incarner, à travers une sélection de leurs textes, ce qui fut l'expérience de la revue et des éditions Blockhaus, (1988-2003), co-fondées par José Galdo et Jean-Pierre Espil. Cinq poètes qui portent la guerre en eux, ont horreur des limites et des nivellements de l'âme. Des inquiéteurs nés, des enflammeurs, des poètes du rejet dont les voix s'élèvent comme des torches dans la nuit d'un enfer desséché. Une polyphonie rebelle où l'on entend Francis Guibert se demander « où y a-t-il erreur dans l'errance », et J.-P. Espil – avec ses chiens cramés d'éternel, son Être-Foudre et sa «Saignerie du Castré » – s'en prendre à cette « putain d'enflure de soi-disant Vie, giclée autonommée, putain d'enculé de merdier de pourrissoir, longue ta langue aux lècheries des nerfs ». Didier Manyach, lui, part en quête de « la source derrière les lèvres / dans l'oraison des cendres », tandis que Lucien-Huno Bader se sent « la risée des ombres », « boule de souffrance ramassée », et que José Galdo, figure de proue et maître d'œuvre de l'aventure collective que fut Blockhaus, ne cesse de creuser le trou noir qui s'étoile dans la cavité de la vie, tout en suçant« le vide jusqu'au néant de la bouche d'ombre où se déchire l'anneau blanc de l'âme », comme l'atteste son dernier livre, Le Recrachement des doublures (Au fond du Grenier, 2010).
Une sélection de textes qui relève de ce qu'Antonin Artaud, en parlant de ses propres œuvres, qualifiait de « raclures de l'âme que l'homme normal n'accueille pas ». Et, de fait, entre suffocation et angoisse, c'est l'expérience de la dépossession, l'acharnement enragé à échapper aux spires du pire, qui ne cessent de se faire entendre dans cette Expérience Blockhaus, où rares sont les éclaircies, exceptés « certains craquements atmosphériques / dans les hauteurs du ciel / Une fraîcheur du cosmos, une saveur : une jeune / femme poursuivie / par les chiens de l'Énigme» (D. Manyach). Des poèmes qui rendent à la poésie son pouvoir d'ébranlement, sa force d'irruption, et que ponctuent les collages de Françoise Duvivier, des « compositions paniquées » dit Nicolas Rozier, des images entre supplication et supplice qui entrent parfaitement en consonance avec l'esthétique écorchée du Blockhaus.


Richard BLIN, Le Matricule des Anges n° 131, mars 2012





Itinéraire de Délestage n° 385 : le livre noir de l'interminable naufrage

En 2009, les éditions de L'arachnoïde marquaient d'emblée leur territoire par la réédition de Narcose, de Marie-Françoise Prager, poète portée au pinacle à l'égal d'Yves Martin par Guy Chambelland, mais qui depuis la mort de l'éditeur, paraissait être définitivement passée du côté des fantômes. Le plus récent ouvrage de ces éditions, - qui ne se cantonnent certes pas aux célébrations rétrospectives (leur catalogue inscrit, aux côtés des livres de l'animateur, le poète Christian Dufourquet, des ouvrages de Matthieu Messagier aussi bien que de Mathieu Bénézet ou d'Alain Hobé) – s'applique à rendre justice à la poignée d'irréductibles qui, de 1988 à 2004, ont œuvré dans l'extrême marginalité sous les appellations successives, aussi significativement farouches, de Blockhaus - revue et éditions -, Bunker-press ou du bulletin Tanker.

Expérience Blockhaus, en dépit de son titre, n'en propose pourtant pas le récit, ce qu'on peut regretter, mais remet en circulation, en une haute concentration de 96 pages, des textes dispersés, devenus introuvables s'ils furent jamais à portée de main, réunis en une manière d'anthologie, - un ossuaire pour mieux dire, destiné à recueillir les reliques de cinq (puis six, au final) de ces desperados : aux deux fondateurs, José Galdo, «figure de proue et maître d'œuvre», et Jean-Pierre Espil, qui pilotèrent l'expérience, sont joints Didier Manyach, et, moins attendus, Lucien-Huno Bader et Francis Guibert, tandis que Françoise Duvivier, par l'apport de ses collages d'une morbidité sans recours, enlève ce qui pouvait rester d'illusion et d'espérance au lecteur égaré dans cet enfer.

Distillant chacun à tour de rôle le poison d'un poème, les cinq voix se succèdent, s'entremêlent, confluent en une seule voix : voix de révolte, tumultueuse et grandiloquente, oraculaire, d'un lyrisme dépressif entre le néant et l'anéantissement (J.G). Ce Blockhaus bâti hors du temps, selon la juste définition de Nicolas Rozier qui le préface avec ferveur, permet de réévaluer cette aventure collective, répulsive dans le même temps qu'elle fascine par ses partis-pris apocalyptiques et convulsifs, où le langage s'exténue à nommer l'innommable, jusqu'à la suffocation en des croassements d'allitérations ou un débordement de métaphores.

Exilés volontaires à l'agonie dans l'avant-poste où ils ont choisi de s'enfermer, d'une intransigeante belliqueuse, les cinq apôtres de ce très noir évangile ont partagé la même lucidité panique, de celle qui laisse entrevoir la condition humaine comme une furieuse danse macabre au-dessus de l'abîme et mène au bord de la folie. Leurs paroles, paroxysmiques dès l'attaque du poème, semblent proférées à la dernière extrémité, prémonition de l'expirant ou ultime message testamentaires : c'est la mort qui parle / qui respire par ma bouche, écrit L. H. Bader. Et sans plus de merci, Francis Guibert : Vous êtes morts depuis toujours.

S'ils paraissent aujourd'hui sans descendance, on peut en désigner les figures tutélaires auxquelles leurs revues en leur temps rendirent hommage, d'Edgar Poe à Artaud, référence insurpassable auquel il faut pourtant se confronter. Par l'écart entretenus avec les courants dominants de la poésie française de la fin du Xxème siècle, écart où s'affirment une morale et une esthétique, les poètes de cette Expérience Blockhaus occupent la place qui fut jadis celle de ces romantiques qualifiés de frénétiques, chantres de la négativité, érotiques de la mort dont ils tirent terreur et jouissance.

Repères : Le titre de cette chronique s'inspire d'un vers de Didier Manyach : Naufrage interminable au faîte de la géométrie parfaite de la mort. Expérience Blockhaus – L'Arachnoïde éd. – 5 bd des Châtaigniers – 30120 – Le Vigan. 15€. Récemment reçu : José Galdo & Nicolas Rozier : Le recrachement des doublures . Au fond du Grenier – 3 rue du 11 novembre – 54270 – Essey-lès-Nancy éd. 56 pages – 13€. Lire également l'I.D précédent n° 384 : « L'expulsé du soleil noir soulève son cœur ».


Claude VERCEY, Itinéraire de Délestage n° 384-385




Préfacée par Nicolas Rozier, la précieuse anthologie Expérience Blockhaus (L'arachnoïde, 96 pages, 15 €) est enfin parue. Les textes sombres et survoltés de José Galdo, Jean-Pierre Espil, Francis guibert, Lucien-Huno Bader et Didier Manyach retracent l'aventure essentielle des anciennes revues Bunker, fondée en 1977 par José Galdo, et Blockhaus. J'ai moi-même mis en œuvre les trois derniers numéros de Bunker, dont celui consacré à l'astrologue et métaphysicien visionnaire Jean Carteret. J'ai eu ainsi l'honneur et le plaisir de publier des textes rares de Robert Amadou, Théo Lesoualc'h, Michel Camus, Claude Pélieu, Hubert Haddad, Luc-Olivier d'Algange ou encore Angéline Neveu, qui vient hélas de nous quitter. Quand Bunkers'arrêta en 1983 ce fut alors José Galdo qui reprit le flambeau en publiant trois remarquables numéros de Blockhaus. Plusieurs recueils de poésie virent le jour entre temps sous l'égide des Éditions Bunker. Le présent recueil aborde la face la plus intense et convulsive de ces deux revues trop tôt disparues. Les incantations chamaniques de Jean-Pierre Espil excellent à prospecter le corps de foudre et de ténèbres des puissances noires et telluriques. « De la terre à la lumière, il y a tout le sang d'un charnier de boue transmuté en vitesse de foudre ». Ces électriques injonctions portent le sceau d'un désespoir qui hante l'esprit des métaphores. Comme le précise José Galdo, « ce bruissement des morts derrière la cendre d'encre du miroir noir des signes » répond comme en écho à la « lumineuse ténèbre de la nuit originelle où la conscience se retrouve soleil » selon le barde Francis Guibert. « La salamandre doute, empilée, animal marin dissout dans les salines à rouille » affirme encore Jean-Pierre Espil. «Il y a une mort dans la mort comme il y a des yeux qui s'habituent à la nuit » précise enfin Didier Manyach, nyctalope assoiffé par les bras du néant, familier des légendes tsiganes et des figures du Grand Jeu : René Daumal, Josef Simà, Roger Gilbert-Lecomte... Parfum ténu de nostalgie, jeunes gens en quête de l'absolu, solitude assouvie par les feux du silence, à chaque époque voit se lever une armée d'ombres et de cyclopes, messagers d'un réel chaotique et solaire, étoiles filantes lucifériennes pulvérisant les impostures des lois mondaines et littéraires. L'enfer alors vomit les tièdes. Les déchirantes illustrations de Françoise Duvivier affirment ainsi la déchéance d'un monde ignoble et dérisoire. Plus d'un quart de siècle après ces légitimes invectives, ces furies orchestrées par le gouffre des nerfs, l'écho voilé de cette parole résonne encore dans la conscience de qui veut bien y aller voir. Qu'on le veuille ou non, toute véritable poésie est un fait d'armes métaphysique qui engage l'être et le non-être dans un combat de chaque instant contre les forces d'inertie, d'intolérable résignation. Un voyage dans le temps au service du réel mobilise la révolte des veilleurs immobiles. Un même fil conducteur, sous des formes différentes, relie la rage et la conscience de ces écrits incandescents qui anticipent La Salamandre et le mystère des voies gothiques.

Marc-Louis QUESTIN, Les Chroniques de la Salamandre, La Salamandre, hiver 2012, n° 16